Culture

Vittorio Gassman: le cinéma "à l'italienne"

Par Marie Giudicelli

I MostriIl y a 10 ans disparaissait Vittorio Gassman et avec lui toute une époque marquée par l’extrême vivacité du cinéma italien. 4 ans plus tard, le dernier des « mostri » de la « commedia all’italiana », Nino Manfredi , nous quittait à son tour.
Avec Manfredi, Alberto Sordi, Marcello Mastroianni et Ugo Tognazzi, Gassman incarna toute la splendeur d’un cinéma vigoureux et innovant.

La force de Gassman est d’avoir réussi à se distinguer tout aussi brillamment dans le théâtre d’auteur (Shakespeare, Manzoni, Alfieri…) que dans des genres plus populaires, au cinéma avec la « commedia all’italiana » bien-sûr, mais aussi à la télévision où, démontrant une vraie capacité à se moquer de lui-même, il participa même à certaines émissions de divertissement, notamment Tunnel, présentée par Serena Dandini. Le plus sérieusement du monde, il y fait la lecture des ingrédients des biscuits « frollini », des lettres présentées au patient par l’ophtalmo, ou encore de l’étiquette d’un vêtement. Le comique naît bien évidemment du contraste entre la trivialité du contenu des textes et la manière dont Gassman les déclame, comme des textes littéraires, ou plus précisément comme il avait lu quelques temps auparavant la Divine Comédie.
Un monstre sacré qui ne se prenait donc pas au sérieux.

Gassman débuta avec le théâtre, à Milan puis à Rome. En 1952, il fonda avec Luigi Squarzina le « Teatro d’Arte Italiano ». Le théâtre restera très présent tout au long de sa carrière même s’il se fit évidemment connaître auprès du grand public grâce à ses succès cinématographiques.

Dans son premier film, Riso amaro ("Riz amer", 1949) de Giuseppe De Santis, il apparaît aux côtés d’une sculpturale Silvana Mangano, dans le rôle d’un gangster « à l’américaine » avec toute la panoplie requise (l’imperméable et le chapeau bien enfoncé sur les yeux, tout droit sorti d’un « gangster movie » des années 50).
Il fut d’ailleurs cantonné dans ce type de rôle environ une dizaine d’années (également à Hollywood) jusqu’au jour où Dino Risi lui donna sa chance dans des rôles comiques…où il excella.
Ainsi, les années 60 virent par exemple sortir sur les écrans Il sorpasso (« Le fanfaron », 1962), et I Mostri, ("Les Monstres", 1963) tous deux de Dino Risi, avec qui Gassman tournera près d'une vingtaine de films. Arrêtons-nous sur ces deux chefs-d’œuvre de « la commedia all’italiana ».

Dans « Il sorpasso », Gassman est Bruno, une sorte de caricature de l’italien moyen de ces années 60 qui voit l’Italie plongée en plein « miracle économique » : il est macho, profiteur et sans-gêne. Ce sont les débuts de la société de consommation: on veut tout, tout de suite. Les italiens souhaitent jouir des progrès toujours plus rapides qui marquent ces années-là. Pourtant, ce sont précisément les traits de caractère de Bruno (accompagné tout au long du film par Roberto, un jeune homme naïf, craintif, peu sûr de lui, bref l’exact contraire de Bruno) qui conduiront à la fin tragique de cette sorte de "road-movie" à l'italienne. Un film comique auquel s’associe une vraie critique des mœurs de l’époque. La définition-même de la « commedia all’italiana » où la satire est toujours présente.

« I mostri », film à épisodes, se place également dans cette veine-là. « I Mostri », ce sont ces « monstres » d’individualisme, gangrénés de tous les vices, arrivistes et égoïstes. De plus, Dino Risi en profite souvent pour introduire une vigoureuse critique des institutions. Dans « I Mostri », Gassman incarne tour à tour un coureur de jupons de grand aplomb qui réussit à convaincre sa fiancée qu’il doit la quitter pour son bien ("Il Sacrificato"), un prêtre qui dit la messe à la télévision, prêchant humilité et simplicité bien qu'ayant une assez curieuse manière de mettre en application ces belles paroles ("Il testamento di Francesco") ou bien encore un père de famille des banlieues misérables de Rome qui, après s’être longuement lamenté de son manque d’argent pour soigner l’un de ses enfants malade, court dépenser ses menues économies pour voir une partie de foot (“Una vitaccia”).

Bref, même si le cinéma italien d’aujourd’hui voit indéniablement émerger certains jeunes acteurs de grand talent, Vittorio Gassman nous manque.

Publié le mardi, 6 juillet 2010 à 22h13