Politique et économie

Salaires des élus en Italie et en France: une conception bien différente de "la chose publique"

Par Marie Giudicelli

MontecitorioLa très récente « affaire Christine Boutin », déclenchée par Le Canard Enchaîné, m’a semblé être un point de départ idéal pour développer quelques réflexions sur les différences entre les situations respectives des élus français et italiens. Et elles ne sont pas des moindres !

Mercredi 9 juin, l’hebdomadaire a révélé que l’ancienne ministre, présidente du PCD (Parti chrétien-démocrate, allié à l’UMP) touchait 9 500 euros net par mois depuis le mois de janvier, en tant que chargée de mission sur les conséquences sociales de la mondialisation. Cette mission lui a été confiée par l'Élysée. À cette somme il faut ajouter des indemnités de conseillère générale qui s’élèvent à 2 000 euros bruts, ainsi qu’une retraite de parlementaire d’un montant de 6 000 euros mensuels. Donc au total, un salaire mensuel de près de 18 000 euros.

Bien évidemment, de nombreuses voix n’ont pas tardé à s’élever contre ces revenus jugés excessifs, comme par exemple Anny Poursinoff, d’Europe Ecologie , qui estime « choquant » que Madame Boutin touche « neuf fois le smic avec de l’argent public », car affirme-t-elle « plus que quiconque, les hommes et les femmes politiques doivent être exemplaires ». Si la présidente du PCD a dit comprendre que la rémunération en question, cumulée avec ses autres revenus, puisse « choquer », elle l’a toutefois justifiée par le respect de la loi : « Je n’y peux rien. La loi est comme ça » a-t-elle déclaré. Pour annoncer hier soir qu’elle renonçait finalement à son salaire de 9 500 euros…
Que les 18 000 euros en aient donc choqués plus d’un, vu la conjoncture actuelle et les difficultés que rencontrent la majeure partie des français, on ne saurait en être surpris. Pourtant, le cumul des indemnités effectué dans ce cas par la présidente du PCD était tout à fait légal, comme elle l'a elle-même précisé.

Hier, Eric Woerth, le ministre du travail, a laissé entrevoir la possibilité d’une éventuelle suppression de cette loi, de manière à ce que, désormais, la retraite de parlementaire ne soit plus cumulable avec une rémunération publique.
Et quant au président de l’Assemblée nationale, avant même que Madame Boutin ne renonce au versement des 9 500 euros, il lui avait conseillé de suspendre le versement de sa retraite d’ex-députée pendant tout le temps que durerait sa mission.

Si en l’occurrence il ne s’agit pas à proprement parler d’un problème de cumul des mandats, puisque Madame Boutin n’est plus députée depuis 2007, on est quand-même bien en présence d’une accumulation de divers versements d’argent liés à la fonction publique de l’ancienne ministre. L'Assemblée nationale française
La question du cumul des mandats est actuellement très discutée en France et elle a notamment été relancée il y a peu par Martine Aubry. Aujourd’hui, selon la Constitution française, le cumul des mandats est autorisé mais reste limité.

Examinons à présent la situation italienne.
À la fin du mois de mai, le gouvernement italien a annoncé un plan d’austérité comprenant notamment une (bien relative) baisse des salaires des parlementaires et des ministres .
Les parlementaires italiens, comme l’on sait, sont parmi les plus privilégiés d’Europe : en 2009, un député italien gagnait en moyenne presque 144 000 euros par an, alors que ses voisins français et allemands en gagnaient respectivement 62 000 et 84 000. Son collègue espagnol quant à lui ne dépassait pas les 35 000 euros et en queue de peloton arrivait le polonais, avec 7.370 euros…

Bref, il n’est pas rare de voir un parlementaire italien gagner plus de 20 000 euros par mois… Mais, les salaires des députés du « Bel paese » ne devraient-ils pas refléter la situation économique du pays ? L'Italie fait pourtant partie des pays européens les plus en difficulté…

En Italie, contrairement à ce qui se passe en France, le cumul des mandats est interdit pas la loi (article 122 de la Constitution), mais dans la pratique, il est bien souvent appliqué ! Ainsi, à l’heure actuelle, 22 parlementaires bénéficient du double ou triple mandat. Et la moitié touche également un double ou triple salaire ! Mara Carfagna par exemple cumule les mandats de ministre pour l'Égalité des chances et de députée. Et a été élue conseillère régionale de Campanie le 29 mars dernier. En toute illégalité, donc.
Alessandra Mussolini, elle aussi conseillère générale de Campanie, est députée Pdl. Détail très étonnant : devant les reproches qui lui furent adressés, elle déclara vouloir céder son salaire de conseillère générale aux enfants napolitains. Très joli geste, mais peut-on vraiment considérer comme un détail le fait que cet argent ne lui revienne pas de droit ?
Cependant, la palme revient très certainement à Gianluca Buoanno, député de la Ligue du Nord, conseiller régional de la région du Piémont, maire d’une commune, et maire adjoint d’une autre… !

On ne voit pas bien en quoi la légère baisse de leur salaire prévue par le ministre de l’économie, Giulio Tremonti, pourra atteindre ces parlementaires qui, bafouant la loi au vu et au su de tous, accumulent mandats et salaires.

Quoi qu’il en soit, il est intéressant d’observer l’indignation qu’a pu provoquer en France la révélation du salaire versé à Christine Boutin dans le cadre de cette mission confiée par l’Élysée. Pourquoi les italiens ne se révoltent-ils pas davantage contre les multiples cumuls de mandats et les sommes exorbitantes que touchent leurs députés? Pourtant, l’Italie traverse de grandes difficultés et le niveau de vie y est dans l’ensemble plus bas qu’en France...La France où, si des voix s'élèvent contre une situation qui, même légale, est jugée illégitime, alors il n'est pas rare que l'homme ou la femme politique mis en cause prennent des mesures dans le sens souhaité par la majorité. Pourquoi en Italie au contraire, les gouvernants apparaissent-ils parfois presque tout puissants?

Et si cette situation n'avait que trop duré ? Les italiens ne méritent-ils pas mieux que ces hommes et ces femmes qui finalement vivent "tout simplement" à leurs dépens ?

Publié le vendredi, 11 juin 2010 à 10h53