Culture

Assassinat de Pasolini : de nouveaux éléments relancent l’enquête

Par Marie Giudicelli

Pier Paolo PasoliniPrès de 35 ans se sont écoulés depuis l’assassinat particulièrement sauvage de l’écrivain, poète et cinéaste, Pier Paolo Pasolini, le 2 novembre 1975, sur la plage d’Ostie, près de Rome.

Lorsque l'on pense à Pasolini, c’est immédiatement son univers à la poétique si rare, si particulière, qui vient à l’esprit. C’est la musique sacrée de Bach, mêlée à la misère de la banlieue romaine, dans son film Accattone, ce sont aussi les descriptions parfois crues, parfois émouvantes, toujours au plus proche de la réalité, de ses « romans romains ».

Mais Pasolini était aussi un homme qui cherchait à comprendre en profondeur son époque, qui examinait minutieusement les faits. Il meurt au milieu des dites « années de plomb », celles du terrorisme, des massacres, époque noire de l’histoire récente de l’Italie, où les extrêmes s’affrontent, et dont bien des aspects demeurent encore obscurs. Son roman inachevé, « Pétrole », qu’il était en train d’écrire au moment de sa mort a notamment pour thème cette Italie-là.
Et dans un célèbre article paru dans le Corriere della Serra, le 14 novembre 1974, il explique : " Je sais, mais je n’ai pas de preuves. Pas même des indices. Je sais, parce que je suis un intellectuel, un écrivain, qui tente de suivre tout ce qui se passe (…) ; qui lie entre eux des faits même lointains, qui rassemble les morceaux désorganisés et fragmentaires de toute une situation politique cohérente et qui rétablit la logique là où semblent régner l’arbitraire, la folie et le mystère. Tout cela fait partie de mon métier et de l’instinct inhérent à mon métier."

Issu du communisme, homosexuel dans l'Italie ultra conservatrice d'alors, en outre Pasolini osait parler. Durant toutes ces années, deux thèses ont prévalu pour tenter d’ « expliquer » son assassinat : le crime homophobe, ou fomenté dans le milieu de la prostitution homosexuelle romain que Pasolini fréquentait ; le crime « politique », pour faire taire l’écrivain. Mais les circonstances de l’assassinat de Pasolini sont toujours demeurées obscures, et les conditions très peu rigoureuses des premières expertises de terrain n’ont certes pas aidé dans la recherche des coupables.


A la fin du mois d’avril, un film qui pourrait avoir une importance décisive pour les suites de l’enquête a été confié au procureur général, Francesco Minisci qui a en charge le dossier. Ce film d'environ trente minutes, tourné par Mario Martone en 2005, semble confirmer - comme l'affirment depuis le début nombre de proches de Pasolini - que celui-ci a été tué, non par une seule personne (Pino Pelosi lui-même, qui était bien sur les lieux du crime cette nuit-là et qui fut condamné pour le meurtre du cinéaste, l’avait affirmé lors d’une émission télévisée en 2005) mais par un groupe d’individus.
En effet, une dizaine de jours après la mort de l’écrivain, Sergio Citti - collaborateur de Pasolini, acteur et réalisateur - rencontra un pêcheur qui lui confia avoir assisté au meurtre, mais qui, par crainte, ne voulait pas témoigner devant la justice. Cependant, il accepta de raconter à Citti ce qu’il avait vu. Puis, ce dernier retourna sur les lieux de l’assassinat, pour « illustrer » les dires du pêcheur et tourna un petit film. Le film-documentaire de Martone a été tourné trois mois avant la mort de Sergio Citti: l’on peut y voir celui-ci commenter son propre film, rappelant au fur et à mesure le témoignage du pêcheur. Il y est interrogé par Guido Calvi, l’avocat de la famille Pasolini. A ses côtés, alité, son frère Franco Citti, le célèbre interprète d’Accattone.
Quelques éléments fondamentaux se dégagent de ce témoignage: cette nuit-là, outre l’Alfa de Pasolini, le pêcheur dit avoir vu une deuxième voiture et plusieurs hommes en sortir : ils se seraient ensuite acharnés sur l’écrivain. Puis, celui-ci aurait feint d’être mort et les hommes s’étant éloignés, il aurait ôté sa chemise ensanglantée. Mais, toujours aux dires du pêcheur, la voiture conduite par les inconnus serait revenue vers Pasolini, et des hommes à pied se seraient mis à sa poursuite. A l’époque des faits, l’enquête avait bien attesté qu’une voiture était passée et repassée sur le corps.
Et Citti d’insister sur les manœuvres étranges de la voiture qui démontrent selon lui la volonté du conducteur d’atteindre le corps, contrairement à ce qu’avait affirmé Pelosi lors du procès. Les possibilités pour sortir du terrain vague, dit-il, étaient nombreuses et c’est bien de manière délibérée, pour en finir avec Pasolini, que le conducteur avait choisi d’emprunter ce passage.

Un autre témoignage vient renforcer l’affirmation du pêcheur : celui de Silvio Parrello, l’un des garçons de la banlieue romaine appartenant au groupe des « ragazzi di vita » que Pasolini fréquentait. Il affirme connaître le nom de celui qui avait alors amené la voiture endommagée et maculée de sang chez un garagiste et l’a communiqué au juge.

Quelques temps avant la diffusion du documentaire de Martone, un événement plutôt intrigant était survenu, lié cette fois au roman « Pétrole » et à son dernier chapitre jamais édité car jamais retrouvé (si toutefois Pasolini a vraiment eu le temps de l’écrire : certains affirment que non) : au début du mois de mars, à Milan, au cours de l’inauguration d’une exposition sur Curzio Malaparte, le sénateur et ex bras droit de Berlusconi, Marcello Dell’Utri, bibliophile averti, dit avoir été approché par un inconnu, qui proposa de lui vendre ce qu’il présenta comme étant le chapitre manquant de « Pétrole ». Selon Dell’Utri, le titre en était « Lampi su Eni » (qu’on pourrait traduire par : « Éclairs sur l’ENI » ). Lorsqu’il lui en demanda le prix, dit-il, l’inconnu répondit qu’il le rappellerait pour qu’ils puissent en discuter. Dell’Utri affirme que l’homme ne l’a jamais recontacté. Cependant, il lui aurait révélé que ce texte contenait d’importantes révélations, notamment au sujet de l’accident d’avion d’Enrico Mattei, le fondateur de l’ENI, provoqué par une main criminelle et qui causa sa mort en 1962. Si les déclarations de l’inconnu s’avéraient exactes, cela pourrait confirmer la thèse de l’assassinat pour motifs politiques…

L’avocat Guido Calvi a alors demandé que de nouvelles enquêtes soient effectuées et Walter Veltroni lui-même (qui avait fréquenté Pasolini dans le cadre des conférences et manifestations organisées par la FGCI, la fédération italienne des jeunes communistes, dont il faisait alors partie) a écrit dans cet objectif au ministre de la justice Alfano. La demande a été accueillie très favorablement par le ministre qui se dit prêt à formuler une requête auprès du procureur de la République en ce sens.
Et le sénateur Dell’Utri a bien été entendu par le procureur général Francesco Minisci…

Le documentaire de Martone et le témoignage du pêcheur d'Ostie, celui de Silvio Parrello, et la récente affaire autour de "Pétrole" apportent à l'enquête de nouveaux éléments particulièrement intéressants : aideront-ils à élucider les circonstances de l’assassinat d’un des esprits parmi les plus considérables du 20ème siècle ? En tout cas, l’acharnement de tout ceux qui luttent pour que justice soit faite est tel que l’on peut espérer un vrai redémarrage de l’enquête.

Publié le lundi, 10 mai 2010 à 17h24