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Entretien avec Antonio Pennacchi

Par Stefano Palombari

Antonio PenacchiNous avons rencontré Antonio Pennacchi lors de son passage à Paris pour la présentation de son dernier roman Canal Mussolini. Nous en avons profité pour lui poser quelques questions sur son ouvrage.

Canal Mussolini est écrit sur un registre parlé. Le narrateur s’adresse souvent directement au lecteur, en répondant à d’hypothétiques questions. Quelle est la raison de ce choix ?

Avant tout, je veux dire que je suis très content de la traduction française, qui a su rendre fidèlement l’esprit et le registre. Les Français ont l’habitude d’auteurs qui écrivent dans la langue parlée, le roman populaire… depuis la Chanson des gestes. L’Italie non, il faut attendre la fin du XXème siècle, car nous n’avons pas de langue nationale. C’est pour cela que nous n’avons pas de grand roman populaire. Nous continuons à faire des romans intimistes, des romans nombrilistes.
Dans Canal Mussolini, je ne me limite pas au langage parlé mais j’utilise aussi le dialecte. Mon idée est que même les plus grands, même le roi, lorsqu’il est dans sa chambre, parle une langue de tous les jours. La même chose vaut pour Mussolini et Hitler.
J’utilise le registre parlé car je n’écris pas pour les critiques littéraires. Et j’écris les histoires des gens comme moi. Des classes populaires, des ouvriers et des paysans. Ma génération a été la première dans l’histoire de ma famille à pouvoir faire des études supérieures. Avant moi, il n’y a que des ouvriers, des paysans pauvres, des métayers, des serfs de la glèbe et des esclaves. L’idée que le peuple n’a pas d’histoire est fausse. Et c’est justement cette histoire que je veux raconter. Avec le langage adéquat. Mon inspiration stylistique vient de l’usine, du café et du coiffeur.

Canal Mussolini, qui a gagné le prix Strega en 2010, a provoqué quelques polémiques en Italie. On l’a accusé d’être un livre « révisionniste ».

Il existe les cons de droite et les cons de gauche. Et avec les cons, on ne peut rien faire. Le con a sa vérité, immuable. Il a sa version de l’Histoire, celle qui l’arrange le mieux. Que veut dire « révisionnisme » ? Quand j’étais jeune c’était un gros mot, car je faisais partie d’un groupe marxiste-léniniste. J’ai plutôt l’impression qu’avec le mot « révision », ils pensent « négation », ou « revanchisme ». Ce qui est totalement différent. Je fais de la « révision », par rapport aux idées fausses. Je suis inscrit au PD, Parti démocrate, et je suis de gauche. Je suis antifasciste. Cependant, à mon avis c’est justement à gauche que l’on trouve le plus de fascistes… virtuels. Si vous avez lu le livre, vous savez bien qu’il n’y a point de révisionnisme. Je ne raconte pas l’Histoire dans mes romans, mais les histoires de personnes. Pas de personnages mais de personnes. Car inspirés par des personnes qui ont réellement existé. Ce n’est pas de ma faute si ces personnes vivent dans une période historique déterminée. J’aurais pu placer les personnages dans un autre contexte historique, les dynamiques internes entre les individus n’auraient pas changé. Elles sont toujours les mêmes.

Mais vous avez placé vos personnages pendant le Fascisme.

Ce n’est pas de ma faute si certaines personnes avaient reconstruit cette période comme ça les arrangeait et si les choses, en réalité, se sont passées de façon différente. Ce n’est pas mon problème. Je n’ai jamais dit que le fascisme était « bon ». Mon jugement global sur le fascisme est négatif. Sur les lois raciales notamment.

Vous parlez notamment des architectes juifs qui ont projeté les villes principales de l’Agro Pontin.

Bien sûr. En même temps, il ne faut pas oublier les choses positives qui ont été réalisées pendant cette période : l’état social, l’assainissement des marais, et l’expropriation des terres aux riches pour les donner aux pauvres. Ce qui s’est passé une seule fois dans l’histoire, en Union Soviétique. Il ne faut pas oublier que le fascisme et la droite italienne en général est différente par rapport à celle française, qui est plus liée à la Vendée, Dieu le père et la famille et touche pas aux privilèges. Pas en Italie où la matrice était le syndicalisme révolutionnaire. En Italie, on enlevait les terres aux riches pour les donner aux pauvres. C’était une dictature, autoritaire, raciste etc, mais de gauche. En termes « marxiens ».

Ils n’ont pas toujours enlevé les terres aux riches pour les donner aux pauvres. C’est un épisode isolé.

Ils l’ont fait dans le centre et le sud de la Botte. Cela peut ne pas nous plaire mais c’est ainsi. Une bonne partie des intellectuels qui ont donné vie au PCI (Parti communiste italien), d’ailleurs, viennent de là. Ils étaient fascistes. Jusqu’aux premiers bombardements aériens, en Italie le fascisme jouissait d’un consensus de masse. Tout le monde était fasciste. Y compris ceux qui après deviendront les plus aguerris antifascistes. Pas que mes oncles. Ce n’est pas moi qui suis révisionniste mais vous qui êtes de mauvaise foi et voulez oublier des morceaux d’histoire.

La famille Peruzzi est donc inspirée directement de la vôtre.

Bien sûr. Malgré la forte composante romanesque, dans le livre il n’y a pas un seul épisode qui n’ait pas eu réellement lieu. Soit il est vraiment arrivé à ma famille soit à d’autres familles.

Le fait que vous parlez d’oncles, cousins, grands-parents… mais jamais de parents est un élément très intéressant et contribue à rendre l’intrigue plus captivante. Très bien fait.

Sinon je n’aurais pas eu le Strega.

Là, je ne vous suis pas, vu les ouvrages qui ont gagné le prix Strega ces derniers temps… Sinon, pour revenir à votre roman, j’ai l’impression que vous n’êtes pas objectif lorsque vous parlez des populations des villages autour des marais pontins, appelés avec mépris, « bougnoules ».

Mon point de vue est précis. C’est celui des membres de la famille Peruzzi. Et cela est bien précisé au début. Il n’y a guère de mépris pour les « bougnoules ». Pas volontaire, en tout cas. D’ailleurs les rapports entre « cispadans » et « bougnoules » sont nombreux. Des mariages fréquents, y compris dans la famille Peruzzi. Cela dit, peut-être que, en revanche, vis à vis des gens de Sezze (petit village autour des maris pontins), je n’ai pas su totalement maîtriser mes sentiments, qui ont déteint sur l’histoire. Là vous avez raison.

Publié le mardi, 31 janvier 2012 à 13h50