Déclin culturel ?
Dans un article paru récemment dans le quotidien La Repubblica, le journaliste Francesco Merlo peint une Italie en pleine déchéance culturelle, et pas seulement culturelle. D’après lui, l’état du pays n’a jamais été aussi critique, dans tous les secteurs : l’école, la littérature, la musique (la chanson italienne « n’a jamais été aussi niaise »), le cinéma (« dans un état déplorable »). Et les perspectives ne sont pas rassurantes. Vu le piètre état et l’absence de tout signe de reprise, 2008 ne peut être que pire que 2007. Ipse dixit.
Comme pour un spectacle de théâtre, le point d’observation privilégié n’est pas forcément celui de l’acteur. Pour évaluer une situation politique, culturelle, sociale… ce n’est pas à l’intérieur, sur la scène, mais bien en galerie, et parfois même dans le poulailler, que l’on a une vision d’ensemble qui permet de juger avec plus d’objectivité. La perception que nous avons ici en France de l’état de la culture italienne n’est pas la même que celle de M. Merlo.
C’est vrai que cela fait des années que l’on parle de cet objet chimérique qui est le nouveau cinéma italien. Mais ici en France on peut compter sur trois festivals du cinéma italien. Deux, disons, historiques, en province, Annecy et Villerupt et un à Paris, inauguré en 2007 à l’espace Pierre Cardin. Sans compter des films italiens récents qui sont des réussites tout à fait considérables : Respiro, Nos meilleures années, et cette année Mon frère est fils unique le film de Daniele Luchetti a été un succès de public (il est resté presque 4 mois dans les salles). Respiro est un vrai symbole de cette situation, sorti en Italie une première fois et totalement ignoré, il est re-sorti et il a été remarqué presque un an plus tard après le succès français. Nemo profeta in patria, comme on dit.
Depuis quelques années, le théâtre italien est très présent en France et pas seulement les « classiques » Pirandello, Goldoni et Dario Fo mais aussi des jeunes auteurs comme Emma Dante et Fausto Paravidino. Là aussi il faudrait peut-être un peu plus de courage et d’ouverture de la part des théâtres italiens pour promouvoir les nouveaux auteurs sans se limiter toujours aux classiques.
Dans le domaine de l’édition, je ne connais pas les chiffres mais j’ai l’impression, c’est une simple impression, qu’il n’y a jamais eu autant d’auteurs italiens publiés en France. En outre, le premier week-end de février 2008 se tiendra à Paris la première fête du livre italien qui s’annonce déjà un succès (nous serons présents et annoncerons bientôt le programme).
Loin de moi l’idée que tout va bien. Mais il serait plus sage de relativiser. Surtout qu’en France ainsi que dans de nombreux autres pays la situation ne pousse pas à l’enthousiasme.
Mais c’est aussi au niveau des responsabilités que, peut-être, la proximité des analystes à l’objet étudié montre encore plus ses limites. M. Merlo ne nous aide pas beaucoup sur ce terrain. Qui est le responsable de l’état de la littérature ? Les lecteurs qui ne lisent plus ? Admettons. Mais le fait que les Italiens, un peu comme les Français, lisent de moins en moins, ne peut-on pas l’imputer aussi aux maisons d’édition et à leur politique ? Je crois que les éditeurs italiens ont une lourde responsabilité. Leur politique éditoriale est l’emblème de la méfiance qu’ils ont à l’égard des nouveaux auteurs italiens. La publication de livres en Italie suit un parcours qui est exactement le contraire par rapport à celle de la plupart des éditeurs français. Une fois les Alpes franchies, l’exception culturelle se transforme d’atout en handicap. Les éditeurs italiens préfèrent publier des livres étrangers plutôt que des auteurs italiens. L’absence de comité de lecture empêche toute découverte de nouveaux talents. Un jeune auteur italien arrive à être publié uniquement avec la médiation d’un écrivain connu. Donc, un jeune écrivain talentueux sans connaissances n’a aucune chance de voir son manuscrit publié. Mais, soyons clairs, ils ne sont pas les seuls responsables.
Il faudrait peut-être que les journalistes italiens aient le courage de désigner des responsables d’une crise et ne pas se limiter à dire que tout va mal. Les jérémiades n’ont jamais contribué à changer les choses.




Réactions :
Votre article est intérressant. D'ailleurs j'ai lu dans des articles de presse anglosaxonne, des articles annonçant la mort des cultures artistiques italienne et française (disons de la culture latine). Or n'est-ce pas ces mêmes personnes qui critiquent aujourd'hui qui ont exporté leurs méthodes qui brisent toute liberté pour les artistes ?
Emprise du monde de l'argent sur le cinéma, la littérature, le monde de l'art en général ?
Amicalement,
Philippe.
L'emprise du monde de l'argent sur l'art est un phénomène mondiale. Pourquoi donc uniquement les cultures latines devraient succomber ? D'autant plus que ce sont justement les peuples anglosaxons qui ont développé ce mélange de genres entre finance et cinéma, littérature, etc.
Je crois que la crise est généralisée mais il est vrai que, comme le théorisait Ernst Bloch, c'est de l'"engrais des contradictions" que l'esprit artistique se nourrit. Une possible bouée de sauvetage ? Je le pense mais il faut le courage d'exhumer et de montrer la contradiction.
Les gens ne lisent plus... mais on publie tout et n'importe quoi. Avant de trouver un bouquin valable on risque de tomber sur des textes nuls, sans aucun intérêt, mal écrits... Avant de décréter la mort des cultures latines, il faudrait que les éditeur arrêtent de miser sur la quantité. Le même discours vaut pour le cinéma, on produit des films tout à fait "contournables" pour faire du chiffre. C'est un suicide.
Ce n'est quand même pas parce qu'on ne trouve pas facilement un bouquin valable, qu'on ne lit plus !!Trop facile !
Richard,
Un bouquin valable, je sais encore ce que c'est, il m'arrive encore d'en avoir entre les mains. Il suffit de faire preuve d'un peu de curiosité et de sortir des sentiers battus. C'est sûr que si tu te contentes des préconisations de PPDA, Guillaume Durand et consorts, beaucoup de livres doivent te tomber.. des mains. Serait-ce dans l'une de ces "oeuvres" que tu aurais trouvé l'acception de l'adjectif "contournable" pour un film ? C'est quoi donc un film "contournable" ?
Au cas où mon précédent post n'aurait pas été assez clair : je ne souscris absolument pas au discours réactionnaire de Merlo, autant pour la France que pour l'Italie, et suis en parfait accord avec l'analyse de Stefano.
Alors on relève les manches, et la tête surtout, et on s'y met, tous : on arrête par exemple de regarder la télé (sauf Arte), on va au théâtre - au vrai théâtre, pas du Palmade sur France 2 le samedi soir -, on arrête d'acheter les indignes daubes que nous vante la clique des critiques patentés et on se promène au hasard des allées de la Fnac et on cherche LE livre, celui qu'on aura eu le plaisir de découvrir tout seul, personnellement, comme un grand, etc., etc.
Mais qu'on cesse de nous bassiner avec le si mortifère c'était-mieux-avant alors que la culture, elle, est belle et bien vivante, et pas plus ni moins qu'avant. C'est d'ailleurs même le propre de la culture, si je ne m'abuse...
Il y a de moins en moins de lecteurs (constat), il y a de plus en plus de livres publiés (constat). Ces deux tendances sont en contradiction évidente. La logique voudrait qu'à la baisse du nombre d'acheteurs de livres on répondrait avec une baisse de la production de livres. Et ce n'est pas un hasard si j'utilise le mot production car les maisons d'éditions font du chiffre (très à la mode en ce moment). Elles ne se soucient pas de la qualité mais de la quantité. Et ça c'est dommageable car c'est (aussi) là le problème. Naturellement, je généralise car, heureusement, il existe des maisons d'édition qui ne font pas ça. Ce n'était pas mieux avant dans le sens que il y avait des livres meilleurs mais tout simplement ils n'étaient pas noyés dans l'océan des publications médiocres. Les bons livres il faut les chercher car souvent les journalistes n'en parlent pas, les prix littéraires ne les sélectionnent pas...
Incontournable = nécessaire, dont on ne peut pas se passer, donc "contournable" (tu n'aimes pas les néologismes ?) tout à fait superflu, "dispensable", inutile, dépourvu de toute originalité, qui pollue les étagères... bref comme la plupart des livres publiés et des films produits (à mon humble avis)
Mais Lila, pour se promener dans les allées de la Fnac à la découverte Du livre comme tu dis et pas de toutes ces daubes, comme tu dis, encore faut-il qu'ils s'y trouvent ces fameux Livres. Parce que tu crois que les libraires, surtout la Fnac, ne sont pas aussi à la recherche du chiffre d'affaire. Tu ne trouves pas que le Da vinci code, on le voyait un peu trop partout et en très grosse quantité et pour être tout à fait honnête on le voit encore.
Emilie : Mea culpa pour avoir osé citer la fnac !
Richard : Honte à moi qui n'aime pas les néologismes, surtout ceux qui s'avèrent parfaitement "contournables".
Je suis désolée, mais je persiste à propos de la fnac, si l'on y trouve pléthore de Da Vinci Code et cie, on y trouve également pléthore de vraie littérature de qualité. Et il est donc possible d'y rencontrer Le Livre. Je parle ici de romans car il est vrai que certains essais (dérangeants) ne seront pas forcément à la fnac.
J'adore ta phrase, Richard : "On produit des films tout à fait contournables pour faire du chiffre." (Ne voulais-tu pas plutôt dire : "On tourne des films tout à fait cons pour faire du chiffre" ?!)
Alors après le lancinant couplet du "c'était mieux avant", lamentons-nous donc encore un peu : "Tous plus ignobles les uns que les autres, ces éditeurs et ces producteurs, qui ne pensent qu'à faire du chiffre !" Oh là, réveillez-vous, Richard et Emilie, nous sommes au XXIe siècle ! Relisez donc le post n°2, redescendez sur Terre et passez enfin à l'action au lieu de pleurnicher. Créez votre maison d'édition, montez votre société de production, ou mieux, beaucoup mieux : écrivez Le Livre, tournez le film incontournable (qui vous rapporteront trois francs six sous, mais qui vous rendront si heureux parce que vous, vous savez, vous pouvez vous permettre de travailler pour la gloire, rien que pour la gloire...).
En tout cas ne perdez pas de vue que blockbusters et best-sellers, s'ils engraissent les actionnaires, servent aussi à financer des oeuvres plus personnelles, plus confidentielles, plus authentiques, plus artisanales... et parfois même dérangeantes voire subversives - n'est-ce pas cela qu'il convient de retenir ? On se console comme on peut, une fois qu'on a admis et intégré la contradiction du post n°2. Après, libre à vous de choisir la consolation, comme moi, ou de vous enliser dans la désespérance.
Amicalement,
Lila
Voilà, ce que je voulais entendre. Plus de sentiments de culpabilité la prochaine fois que j'irai voir les bronzés IV ou Bridget Jones V, car je sais que 0,00004 % de mon billet sera utilisé pour produire du vrai cinéma. Suivant la même logique, on va tous se ruer sur les produits de grandes marques car, on le sait bien, une "main invisible" distribue les miettes à tous, même à ceux qui les fabriquent. Pas la peine donc d'acheter des produits équitables.
Là aussi on peut discuter des termes, tu l'appelles désespérance, moi je l'appelle une saine colère. Tiens,
d'ailleurs, qui avait dit ça ?
Concernant les néologismes, essaye d'ôter tes oeillères de temps à autre. Les donneurs de leçons, qu'est-ce qu'ils peuvent être pénibles.
On ne se refait pas, Richard, je vais te donner... un bon point : excellente, l'expression "saine colère"... De toute façon qu'elle soit saine ou pas, quitte à ressentir de la colère, autant en faire un moteur. Un moteur pour agir, et non un prétexte à vaines lamentations. C'était bien le sens de ce que j'ai voulu dire.
Par ailleurs, entre la culpabilité que tu pourrais ressentir en regardant les Bronzés IV et la bonne conscience que tu te donnes en achetant des produits du commerce équitable, nous ne sommes manifestement pas sur la même longueur d'ondes.
Ravie d'avoir discuté avec un bobo, ça m'arrive rarement.
Extrait d'une interview de Peter Sloterdijk :
"Cela fait longtemps que la gauche française se contente de spéculer sur ce produit suspect qu'est l'indignation à bon marché. Les 'indignationnistes' constituent une branche nouvelle sur le marché moral mondial. Ce qui nous renvoie au mystère de la nullité de la gauche française. [...] Il faut renoncer au ressentiment révoltiste et élaborer une culture où la richesse n'est pas l'expression de l'avidité mais de la fierté du savoir-créer et du savoir-donner."
Pour revenir au sujet, on pourrait se demander est-ce que les bobos sont, en partie, responsables du declin culturel ? Quels sont les choix "culturels" des bobos ? Au fait, c'est quoi un bobo ?
Je suis tout à fait d'accord avec Richard. La situation est grave. Il suffit de penser au paradoxe d'un type d'une ignorance bovine, totalement dans le système, qui a sorti il y a quelques années un torchon, que je n'ose pas appeler livre, qui critiquait le même système ce qui lui a permis de se faire plein de blé. Mais pas seulement, ce type frustre et ignorant, qui dans sa vie a dû lire deux livres et encore, est carrément devenu éditeur (sic !) dans une grande maison d'édition, a publié d'autres torchons que les journalistes ont critiqué avec la complaisance qui les caractérise et il est même allé jusqu'à insulter la mémoire d'un grand philosophe dont le corps était encore chaud, en montrant son livre (une vraie dénonciation du système dans ce as-là) sur des panneaux publicitaires... honteux. Tout le monde est concerné et tous ceux qui se prêtent à ce jeu sont coupables !!!! pas d'excuses ou des bêtises genre : on publie des crottes et on se fait du blé (car les crottes ça se vend bien) et puis avec les sous gagnés on va publier des chefs-d’œuvre pour une petite élite... quel mépris !